LE TRIO GOULU

Le Ministre X fête je ne sais plus quelle victoire politique en organisant une soirée spéciale à laquelle tout le quartier est convié. À boire et à manger, il y en a en quantité déraisonnable. Et justement, il se trouve que parmi les hôtes du Ministre, trois jeunes filles du quartier un peu fofolles, mais amies pour la vie, ont décidé de faire des choses également déraisonnables. Véritables monstres de voracité, elles vont engloutir ce soir plusieurs litres de nourriture et les rendre en des endroits pas trop fréquentés au moment de leur forfait, mais remarquables tout de même.

Kimiko, la plus fine, débute la drôle de partie. Sa spécialité : les fruits et les crudités. En l’espace de moins d’une heure, elle ingurgite dans mastiquer deux bons plats de salade aux oignons, aux petits pois et aux petits poids abondamment mélangés de mayonnaise. Elle poursuit avec une bonne tranche de pastèque et la moitié d’une grosse papaye. Elle juge avoir assez consommé, non pas qu’elle ressente de vives haut-le-cœur, mais du fait qu’elle étouffe. Le bide tout plein, mais étrangement peu bombé, elle se dirige aux toilettes avec ses deux compagnes dont l’une a un smartphone doté d’une caméra faible résolution. La main gauche agrippée sur l’évier, elle se fait gerber de manière originale : elle appuie fortement sur son abdomen de l’autre main en faisant un mouvement d’inspiration. Au quatrième essai, une immonde purée légumino-fruitière sort violemment de la mince bouche de Kimiko. Ce manège se répète cinq fois sans éructations, mais avec fort bruit de liquide jaillissant avec énergie. En moins de deux, le lavabo est plein d’une humeur où flottent des morceaux de salade et de tomates liés par une gélatine visqueuse de pastèque et de papaye. Très dégueu, je vous assure. Odile a vraiment un mental d’acier pour filmer ces horreurs !

C’est d’ailleurs le tour de notre grosse meuf de montrer ses talents. Grande consommatrice de son état, elle s’en prend à tout ce qui est sucreries et pâtisseries. Elle dévore ainsi anarchiquement sept épaisses crêpes, douze beignets et un gâteau à la crème dont elle ne finit d’ailleurs pas la moitié. Contrairement à Kimiko, Odile se sent très mal : elle a nettement ingéré plus de bouffe. Avant que tout ce qu’elle a eu à accumuler ne fuse, Odile, avec maîtrise, accompagnée naturellement de ses potes, se dirige derrière la villa du Ministre. Elle remarque une porte monumentale fermée à cadenas pour la circonstance et un large seuil juste devant, suivi de trois marches. Les deux bras appuyés sur le portail, la tête tournée vers le sol, le vomi ne tarde guère. Sous un rot bien sec, le sol devient beige en quelques secondes. La quiche se projette considérablement en plusieurs renvois peu agréables à entendre. Les chaussures montantes d’Odile sont plâtrées, ainsi que les marches ! Du beau travail et un merveilleux spectacle, docilement filmés par Kimiko.

Notre troisième héroïne du reflux gastrique est la plus grande, mais paradoxalement la moins âgée du trio. Irène, qu’elle s’appelle, est apparemment la plus gloutonne. Son for, c’est les boissons et les plats non sucrés. Stratège, elle ne se sert pas beaucoup à la fois, mais se sert plusieurs fois en quantités raisonnables : un peu de spaghettis au ketchup, une assiette de frites au mouton, un bon morceau de poisson frais, une omelette, une tranche de pizza. Elle arrose le tout de trois cannettes de Coca et de deux bières de 720 cl. Irène a le ventre gonflé, mais ne ressent aucune envie de dégobiller. Toutefois, on ne sait jamais : ça peut venir n’importe quand. Notre trio se déplace jusqu’à la deuxième salle de bains (elles connaissent bien les lieux, ces meufs !) où la benjamine prend le parti de tout évacuer à même le sol, sous l’œil averti de ses deux amies et du smartphone d’Odile. Par bonheur, personne ne se pointe à l’horizon.

Irène se penche du côté opposé de la porte et patiente. Bien lui en prend : en moins de 15 secondes, une toux est immédiatement suivie d’une fontaine multicolore qui s’éclabousse un peu partout dans la pièce. Les trois rejets qui s’ajoutent expulse avec la même brutalité d’époustouflants volumes à la limite du pâteux et du liquide. En 90 secondes, les carreaux du sol de la salle de bains sont invisibles, recouverts d’un contenu stomacal empêchant quiconque d’entrer. Le tout s’achève par un pet sonore et dont l’odeur surpasse en dégoût celle de toute cette bouffe si copieusement restituée.

Discrètement, nos jeunes étudiantes s’éclipsent et rentrent chez elles. Bien fait pour le Ministre : son incompétence notoire lui a bien valu ce petit geste…